Une

Note d’intention

J’ai souhaité que Une soit créée en regard de fragments de la Deuxième année de pèlerinage, car son projet poétique et expressif rejoint ce que je ressens profondément chez Liszt.
Elle est la troisième oeuvre de ce que je nomme ma Tétralogie intime qui réinvestit précisément le champ de l’intime, les liens étroits qu’il entretient avec la poésie ou les modèles d’inspiration. La forme de Une est donc pensée comme une dramaturgie, comme un immense chant sans paroles-« Lieder ohne worte » auraient dit les romantiques allemands- qui explore tous les registres expressifs, de la douceur à l’éclat. Elle s’articule autour de cinq mouvements extrêmement caractérisés : l’intériorité insaisissable, comme suspendue dans Secrète, la douceur ondoyante, ductile de La lumière de l’ovale, l’énergie rythmique et virtuose poussée à son paroxysme dans le Jardin des tumultes, l’intériorité de Secrète qui se fait plus prégnante, plus poignante dans la lenteur de Gravité et De visage à visage, comme un ultime élan qui culmine avec la cadence de vibraphone entendue dans La lumière de l’ovale, réexposée ici dans une polyphonie tourbillonnante.
Le soliste, qui ne quitte son vibraphone que pour appuyer la frénésie finale du Jardin des tumultes avec un jeu de six cymbales puis une grosse caisse symphonique, et dans Gravité avec un ensemble de gongs et de tams pour plonger dans la profondeur de l’intime, le soliste serait la figure du héros confronté à une virtuosité extrême. Ce corps à corps avec le son, avec l’instrument poussé dans ses derniers retranchements est bien-sûr un des éléments clé de la dramaturgie, comme une incarnation de la parole du compositeur qui livre son émotion dans cette œuvre-portrait. Le vibraphone de Une intègre des notes qui lui sont inhabituelles. Quatre lames fabriquées spécialement se substituent à quatre des 37 lames habituelles pour offrir, grâce à des micro-intervalles, des couleurs sonores inédites pour cet instrument. Cela permet de créer des alliages avec les différentes matières proposées par l’ensemble instrumental, d’ouvrir un espace mélodique, harmonique qui est aussi un espace poétique propice peut-être à une « métamorphose des conditions intérieures de l’âme ».

LC

Une – le lyrisme de l’intime par Didier Lamare

Quand Pétrarque croise Laure – est-elle une ou plurielle dans l’envergure du poète ? –, nous sommes au XIVe siècle, dans le sillage de l’amour courtois, de l’amour de lonh du troubadour qui ne s’approche de l’objet de sa flamme que pour s’y brûler et disparaître.
Quand Franz Liszt embarque Marie d’Agoult dans leur périple italien, les gants froissés, les regards croisés ne suffisent plus aux élans de l’esprit et de la chair – qu’il soit littéraire ou musical, le Romantisme n’est pas une affaire de bougies sur une nappe brodée mais une aventure du tout, maintenant, un grand souffle inspiré, les pieds ancrés dans la terre et la tête au ciel. Et c’est pourtant aux sonnets de Pétrarque, qui avait tant de penchant à l’amour, le poète des angéliques étincelles et de l’âpre tourment, que Liszt revient pour composer trois pièces de sa deuxième Année de pèlerinage où court la vie et cascade la musique.
Dans un monde qui n’a plus rien à voir, Laurent Cuniot compose Une dans cette lignée : l’inspiration et le modèle, la figure universelle de la femme, l’écriture musicale posée sur le filigrane de la littérature. En puisant dans l’introspection romantique, les textes que l’on partage et qui nous élèvent, les vertiges de l’existence.
Une s’intitule Une car toujours et pour chacun est unique la figure chantée par les poètes, mais aurait pu s’appeler Elle car elle est universelle, cette figure où chacun ira reconnaître les siennes.
S’impose aussitôt une sensation harmonique neuve. Par les reflets, les palpitations, les frémissements – les mots s’appliqueraient autant à des sons qu’à des yeux, un cœur, une peau –, c’est tout un monde de douceur, d’émotion et de sensualité, mais d’ivresse et de désir aussi qui nous est offert. C’est le principal enjeu de ce portrait d’aujourd’hui qui traverse les âges : se tenir sur la ligne de crête délicate où les couleurs intimes se réinventent sans tomber dans les conventions du néo-romantisme. Les lames réverbérées du vibraphone, l’usage de la micro-tonalité, le goût des timbres mêlés, le toucher des textures rythmiques y parviennent au point de débarrasser l’écoute de tous les clichés et de se sentir entrer dans un domaine qui est autant celui du chuchotement que de la submersion.
La toute première figure de Secrète, le tout premier motif miroitant émane directement du Sonetto 123 del Petrarca de Liszt ; il reviendra amorcer De visage à visage – mais le compositeur n’est pas du genre à flécher le parcours en cernant les panneaux à gros traits. Alors, plutôt que de me perdre et le lecteur avec dans l’impossible démontage de la structure de l’œuvre, pourquoi ne pas vous laisser chercher en vous votre propre chemin d’émotions et de références ?
Secrète c’est l’insaisissable, Mélisande au livre ouvert cependant indéchiffrable. Gravité en serait l’accomplissement qui nous conduit plus loin encore : dans l’espace d’un nocturne chatoyant et parfumé, musique de nuit magnifiée où monte le chant d’un cor anglais – et le mélomane sait bien ce qu’un solo de cor anglais veut dire aux falaises de la passion. Pour ce qui naît dans Lumière de l’ovale, la cadence du vibraphone et les alliages de métal, de bois et de cordes ; pour l’ivresse de l’émotion qui grandit, se métamorphose jusqu’à l’excès dans le Jardin des tumultes, la pulsation organique et les rythmes affolants ; pour les ruptures soudaines parce qu’il faut bien que l’écoute reprenne sa respiration, pour les paroxysmes et tourbillons De Visage à visage, pour la proximité inspirée de Rainer Maria Rilke, la profusion polyphonique et charnelle de Richard Strauss, je vous laisse, seuls, à l’écoute de la musique.
Ceci dit, quels que soient les degrés d’énergie et de chant, de tumulte et de lumière, il demeurera toujours au cœur d’Une un mystère impénétrable, et chacun pour l’entendre ira chercher loin en lui, au risque de se laisser chavirer par le grand souffle. Une ivresse secrète, rime ou raison, une tristesse secrète sinue entre les pupitres ; j’avais cru y entendre la prémonition d’une plainte – au sens du lamento de Purcell, The Plaint. Mais sans doute cela s’avère-t-il plutôt de l’ordre du tourment, qui fait revenir Pétrarque et Gesualdo dans la boucle, ce qui ne serait pas pour déplaire au compositeur.

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