Solaires

A PROPOS DE SOLAIRES par Didier Lamare

Évidemment, on pourrait présenter Solaires comme une musique de lumière.

Précisément, décrire ses effectifs comme l’affaire de sept plus un, soit une multitude ; sept instruments, dont un piano et un fort ensemble de percussions, plus un dispositif électroacoustique.

Structurellement, repérer les trois séquences essentiellement instrumentales – virtuoses, acérées, chambristes – autour des deux puits de lumière purement électroniques, qu’on peut entendre aussi comme deux colonnes symphoniques, selon qu’on privilégie leur fonction d’ossature ou d’échappée vive.

Éventuellement, dire aussi que la partition électronique est la poursuite de l’écriture par d’autres moyens. Des moyens amplifiés – en premier lieu par l’orchestre de haut-parleurs mais pas seulement – parce que, finalement, c’est la même chose, en plus : plus haut, plus fort, plus vif, plus dense.

La même exploration des hauteurs, avec ses vols suspendus tirés vers les aigus qui s’épanouissent et se fragmentent et retombent en paillettes ; la même circulation des configurations sonores au gré des fraternités instrumentales, les mêmes contraintes sur l’élasticité du matériau jusqu’à la rupture qui est une résonance ; la même énergie du temps, avec ses emballements interrompus, ses scansions, ses rythmiques accélérées pour faire avancer les événements, comme dans une ébauche de récit.

Métaphoriquement, on pourrait même raconter comment ça commence, le gisement de matières aiguës d’où s’extraient des grains dans une ambiguïté totale – clarinette ou irisation électronique ? Relever les changements de focale et les variations d’exposition, le piqué des gros plans instrumentaux, la profondeur de champ électronique, la vitesse de défilement des tensions. Et comment ça finit bleu et loin, presque comme un choral, sur une plage sonore d’une beauté apaisée, chantante – l’a-t-on déjà entendue au début, peut-être – comme la mer luminescente semble à la fin restituer un peu du soleil accumulé.

Puis finalement, on va envoyer balader les précautions adverbiales, on va laisser l’éruption solaire tout balayer, parce que nom de Dieu de Zeus ou de Râ, quelle jouissance sonore !

On voudrait savoir combiner les vocabulaires pour rendre le retentissement musculaire de cette musique. Approcher l’infinie variation de la palette, la densité des rouges et le zeste des jaunes, le feuilleté des reflets désaturés ; les éclats tranchants des réverbérations, la matière mate que prend la lumière sur l’eau quand on l’entend de haut ; voire l’odeur de la pierre brûlante, le goût de la résine amère et du sel sur la peau.

Et les ombres, alors ? Il y en a peu – une autre version de la pièce se chargera de modifier la balance. Ici, on écoute plutôt des complémentaires, comme on se retourne en plein soleil, le regard orange, pour découvrir derrière, à contre-jour, un panorama de couleurs étranges – vert argent, violet marine – où le spectre fuse et descend très bas.

Mais surtout, partout, tout le temps, traversant la pièce de haut en bas et par le travers de son solarium instrumental, il y a ce formidable bouleversement intérieur qui nous rend le monde lumineux et gourmand – du moins le temps d’une écoute, et sans doute encore un peu après…

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