Les mains invisibles

A PROPOS DES MAINS INVISIBLES par Didier Lamare

mains-invisiblesLe titre est un emprunt à Pascal Quignard, qui évoquait ainsi la trace de l’artiste laissée dans l’œuvre par l’image des mains néga-tives posées sur les parois des grottes préhistoriques, mains invi-sibles qui font revenir, combien émouvantes parce qu’elles échappent à notre entendement du temps, celles du dessinateur perdu dans les gènes de notre lignée. Un emprunt, une em-preinte, celle du compositeur dans la musique qui se déploie, et la marque des instrumentistes qui l’incarnent.

En cinq courtes pièces – cinq doigts pour servir la métaphore – composées dans un alliage de timbres rares : clarinette, cor et vibraphone. Presque au creuset alchimique, entre la liquidité mercurielle de la clarinette, la densité oxydée du cor, et la palpi-tation vitale du vibraphone. Ou si l’on préfère – et cela sera moins échevelé, plus musicien : la mobilité permanente de la clarinette, les espaces ouverts par le cor, les harmonies pulsatiles du vibraphone.

Mais on aime quand même l’image du creuset, chimique ou al-chimique, selon le degré de magie qu’on souhaite y mettre. Parce que, dans ces Mains invisibles, sont en jeu des équilibres pré-cieux et des rituels au peson. Comme dans toute combinaison d’éléments réactifs, le moindre excès de dosage, le plus petit relâchement, et l’or ne le devient pas, qui reste boue au fond du ratage et sent mauvais. Or ici, tout est scintillant, irisé et respire la joie – qui est un autre mot pour le bonheur de vivre et n’inter-dit pas l’intériorité. Tout ici est affaire d’équilibre entre une cer-taine pureté – des timbres, des phrasés, de l’articulation – et les minuscules événements sonores qui dramatisent la forme du tout et des parties – autrement dit l’énergie qui les anime, les con-trastes qui les remuent, les forces qui les font tenir ensemble. Une musique qui avance entre le cristal et le bouillonnement.

Virtuose, chantante, miroitante, alternant le volubile et le sus-pensif, la première pièce serait un peu le pouce de ces Mains invisibles, opposable à chacun des autres doigts et qui leur don-nerait leur sens.
Ensuite, de réaction en opposition, de conflit en apaisement, d’étincelle en contamination, les trois instrumentistes alternent pour souffler leur poudre d’ocre autour de la main invisible du compositeur. On entend la clarinette comme un index tendu montrerait la lune, on l’écoute se glisser dans une zone de chant nocturne, le cor en écho. La voile majeure du vibraphone gou-verne la houle et les balancements puis les vents progressivement se tendent avec une intense énergie contenue. Cela peut soudain craqueter comme un feu de Saint-Elme, s’agglutiner en grains avant de se fondre dans des circulations sonores annulaires.
À la dernière pièce, l’auditeur attentif aura repéré motifs et mou-vements issus de la première ; il leur trouvera une saveur renou-velée parce qu’elle sera passée au filtre de ce qu’il vient d’écou-ter, en bon témoin auriculaire, et qui n’en finit pas vraiment.
Car ce n’est pas rien de refermer ces Mains invisibles, non comme un poing serré, mais comme une boucle ouverte.

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