La Lice des nuits

A PROPOS DE  LA LICE DES NUITS par Didier Lamare

La lice était le champ médiéval du tournoi. La lice des nuits est le lieu des affrontements nocturnes.

Son langage est équivoque – c’est d’ailleurs le propre des langues depuis la pierre de Babel. Équivoque aussi sa forme, et sans doute son sens, si tant est qu’un compositeur accepte ce mot dont l’auditeur use par impuissance à mieux dire.

Il y a là quelque chose de vif et de pur et de neuf ; d’abstrait, pour déposer un terme plastique sur une musique qui l’est mais qui s’inscrit néanmoins, avec toute la puissance des quatre-vingt-dix musiciens et malgré l’apport des sons électroacoustiques d’aujourd’hui, dans une histoire de l’orchestre, de ses sonorités, de ce qu’elles charrient comme émotions, on ne va tout de même pas y renoncer…

Alors, il se passe quoi, dans cette Lice des nuits ? Sur ce champ de bataille borné par la barrière du jour d’hier qu’on n’a évidemment pas pu retenir et celle du lendemain qui hésite entre menace et promesse. Sous les bannières de l’introspection secrète et de la métaphysique, quand entre trois et quatre heures du matin la nuit est au plus dense et l’esprit au plus vif – qu’on croit !, car la nuit sait aussi mentir et embrumer l’esprit…

Il s’y passe des batailles, des conflits, des passions. Ceux d’un langage musical à inventer, d’un héritage culturel à accepter même sous bénéfice d’inventaire, d’une forme dramatique à conduire sans pour autant renoncer aux révolutions. Mais surtout, enchevêtrés au lieu d’affrontement, nos propres batailles, nos conflits intérieurs, nos passions essentielles, dont la nuit, à défaut de porter conseil, exacerbe les nœuds, déforme les fils, amplifie les teintes. Ce qui supposerait, bien que le compositeur ne nous y invite pas, à entendre aussi la lice comme la pièce tapissière de la trame des émotions.

Le chaînage y entrecroise les soieries aux reflets d’obsidienne et les ressauts aux énergies contagieuses, les rebonds d’inquiétude, les appels des cuivres, les agitations d’archets. Et d’ainsi en ainsi, d’engendrements successifs en extinctions provisoires, c’est dans le fourmillement des micro-intervalles une succession d’événements qui se heurtent et se résolvent sans que personne, pas même le compositeur, n’ait entièrement la main dessus. Quelque chose comme un opéra sans voix ni livret, débarrassé des affres du ténor et de la soprano, qui ne serait pas moins lyrique pour autant. Chacun, dans cette profusion de drames sonores plus ou moins explicites, entendra les siens propres, propres à la nuit qui s’enchante et se désenchante : les passions qui se libèrent, les gouffres qui s’effondrent, les amours, les angoisses, les doutes, les désirs, le chemin nocturne des illuminations universelles.

On ne s’y repère pas immédiatement, ce n’est d’ailleurs pas fait pour… La forme générale y aidera sans doute, qui serait celle d’une arche inversée – le contraire d’un pont suspendu au-dessus : une passerelle vers le dessous – quelque chose qu’on emprunterait, vaguement frissonnant, vers l’exploration de nos ambiguïtés secrètes.
Une architecture parabolique avec des libertés de symétrie où la fin n’est que courbure, respiration profonde, lent reflux sonore.
Un théâtre d’ombres et de vivant, enchanté par la lutherie électronique, partagé entre des abondances orchestrales et l’intimité des instruments solistes.

A-t-on déjà mieux entendu ce qu’un grand orchestre peut offrir comme subtilités chambristes ? On interrogera sur la question les Nachtmusik de Mahler, les philharmoniques de Webern – et tant qu’on y sera, on réécoutera les partitions nocturnes de Schoenberg qui bataillait aussi entre révolution formelle et l’éternité des passions.

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