E la mezzanotte libera voli

A PROPOS DE E LA MEZZANOTTE LIBERA VOLI par Didier Lamare

À la conduite de cette pièce, comme souvent chez le compositeur, il y a cela, qu’on appellerait faussement une histoire et qu’il renommerait dramaturgie – jeux de tension, gradation des événements sonores, dialectique de l’écriture.

Mais c’est bien aussi, les histoires…

Donc, il était une fois cela, dans la nuit constellée d’un vibraphone, le corps multiple d’un trio de cuivres – trompette, cor, trombone – à qui l’on va demander de s’imaginer bois… D’assagir, pour un temps, la puissance et l’éclat de leur nature pour faire entendre la densité des sons du dedans, la virtuosité secrète des articulations. De contenir l’énergie dans les lèvres et le ventre pour mieux tendre les lignes aux limites de la rupture. C’est curieux d’ailleurs comme le langage commun se méprend : aux vents, les trois interprètes jouent « en sourdine » – et tout au contraire d’un chuchotement, c’est une concentration en devenir, un mouvement vers ce qui va.

Donc, il était une nuit, et aussi un crescendo irrépressible, une libération patiente des dynamiques, une multiplication du vivant. Car il y a quelque chose de presque animal dans ce trio de cuivres, frémissement de plumes rectrices et tension d’os creux, et quelque chose d’initiatique dans cette métamorphose d’un corps musical qui va de l’obscur à l’éclat. Le titre d’ailleurs nous y emmène, tiré de Montedidio d’Erri de Luca, roman d’initiation où l’imaginaire se déploie comme les ailes secrètes d’un des personnages jusqu’à ce qu’enfin « minuit libère les vols »…

Vivant mouvement déploiement envol – le premier accent du vibraphone met en branle le réseau subtil qui court sous la peau du nocturne, balancement de motifs et d’accents qui s’interpénètrent, se croisent, roulent et se montent les uns sur les autres, halètement de séquences qui s’induisent et se déduisent jusqu’à la libération explosive de ce qui était endigué. Le vibraphone, comme un clavier éclaté en trois dimensions, matérialise les espaces harmoniques et ouvre des vertiges. Cascade, il entraîne le flux sonore vers son climax ; tranchant, il plante des impacts sous les sourdines, alors que les cuivres – mobiles, rythmiques, texturés – explorent ensemble le versant d’une ascension, avec les mêmes outils que Miles Davis et la même furie que John Coltrane.

Au bout, à la libération des vols, quand le flot du son se déverse par delà les contraintes, le subtil a pris forme ample et majestueuse, l’obscur est devenu éclat, les cuivres brillent maintenant à éblouir la nuit, la musique « explose comme un cratère, ouvre des précipices » – pour compléter la citation du titre.

Bien sûr, rien n’est jamais vraiment aussi simple : dans le nocturne déjà des accents pleins trouaient le murmure ; l’explosion libératrice n’est pas si univoque et massive, qui chez un autre aurait fait beau bouquet final, alors qu’elle n’est ici que l’avant-dernière métamorphose de la pièce. Comme une main visible, l’aile ouverte vire et se replie, s’éloigne peut-être, la musique retourne de l’éclat vers l’obscur, comme s’il fallait que la libération des tensions induise à nouveau l’étirement, la suspension, le silence.

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