Des pétales dans la bouche

NOTE D’INTENTION

des-petales-dans-la-boucheJ’ai choisi la forme du monodrame parce qu’elle permet de réunir la musique et la poésie au cœur même d’une dramaturgie. L’absence d’artifices, imposée par la présence d’un personnage unique dont le spectateur va partager une parcelle de vie, comporte une certaine fragilité qui est aussi une force : elle est une clé qui peut ouvrir sur une émotion rare.

Des pétales dans la bouche met en scène, en un prologue et cinq tableaux enchaînés, une femme aux prises avec sa voix perdue. Cette quête, à travers différents lieux (un taxi, un café, sa chambre, sa campagne), la conduit en Italie sur les pas de ses beaux et grands-oncles où le souvenir, la langue retrouvée et une rencontre lui rendront sa voix « charriant des mots pas encore usés, des mots de torrent qui brillent avec l’accent étranger les soulevant d’entre les eaux ».

Cinq gestes musicaux incarnés dans le mouvement, la rumeur (le bruit), l’angoisse du sommeil qui se refuse, la nature lumineuse et enfin l’accomplissement d’un trajet, cinq moments contrastés avec en filigrane les tourments de la sexualité et de la mort.

Une chanteuse et quinze instrumentistes : ces derniers placés en fosse. Mais dans le prologue l’altiste soliste (féminine) est sur scène, tel un double instrumental préfigurant le personnage, comme le flûtiste et le clarinettiste dans le troisième mouvement (sommeil) qui « encadrent » la chanteuse avant d’être rejoints par les deux cornistes dans le cinquième et dernier tableau : tous les quatre évoquent alors cette tablée d’hommes rencontrée au hasard d’une trattoria et qui sera une sorte de déclic dans le voyage de cette femme vers elle-même.

Des pétales dans la bouche s’est écrit à partir de la rencontre entre son interprète Sylvia Vadimova, son auteur Maryline Desbiolles et moi-même; comme dans un jeu de miroirs, sorte de billard à trois bandes où les sensibilités, les histoires de chacun se croisent pour se fondre en un personnage singulier. Mais d’une singularité que nous avons tous en partage à travers la parole et le chant.

LC

A PROPOS DES PETALES DANS LA BOUCHE par Didier Lamare

Des pétales dans la bouche est un opéra à une voix. De femme. D’une femme, justement, à la recherche de sa voix, perdue. Voix aux multiples résonances d’une femme aux multiples incarnations, c’est, si l’on ose dire, chacune d’entre nous : elle revient sur ses pas, refait le chemin pour rompre le silence et renouer avec son chant intime.
Voix perdue, voix retrouvée : les apparences de l’argument – le pitch comme on dit de nos jours pour réduire à rien le moindre effort de complexité – ne disent rien de ce qui est en jeu. Perdre sa voix ? Oh, c’est bien peu de chose, c’est perdre ses amours, son pouvoir de séduction, son corps, c’est vieillir loin de son enfance, se dessécher comme un vieil arbre, mourir de silence… Le drame n’est pas cosmétique ; en une heure et l’air de rien, il touche aux sujets essentiels – ils ne sont pas si nombreux : la vie, la mort, l’amour, ce qui nous constitue, ce qui nous grandit, ce qui nous tue et ce qui nous sauve.

Mais tout cela « sans affectation », comme on le chante chez Debussy. Parce que cette musique a une saveur rare et précieuse : elle est toujours musique de lumière, même dans les ombres, musique qui respire, avance et s’élève ; expressive et jamais dépressive, lyrique mais jamais cynique. Avec même, chez cette femme dont le chant ne se refuse rien puisqu’elle en attend tout, une certaine qualité d’humour, entre dérision, politesse du désespoir et joie éclatante. Une ardente légèreté dont l’influence tient sans doute aux pétales du titre – ceux d’un prunier – qui volent ça et là comme un leitmotiv poétique : souvenir d’enfance, neige virginale, blancheur de linceul, gourmandise italienne voire sensualité du toucher de la peau et le reste qui s’ensuit…

Dans cette écriture musicale, l’art de la chanteuse – qui, elle, n’a pas perdu sa voix – est d’en user comme si ; c’est l’art de ne pas chanter beau mais de chanter vrai, comme on parle, comme on geint, comme on crie. D’user de couleurs infiniment variées. D’oser l’élégance de la retenue. De jouer avec les timbres, incroyablement jeune ici, mutine, voix d’enfance presque ; là, cri soudain, déployé ; entre les deux, sur une ligne mélodique pourtant tellement propice au bel canto, de parier sur le fredonnement ; ou bien encore de livrer le nu d’un mot, d’une phrase, en les faisant bruisser comme des pas sur le gravier.

Mais quand on a dit cela, on n’a rien dit. Et c’est tant mieux parce qu’il faut être bien présomptueux pour écrire sur un opéra ; bien aventureux pour faire l’équilibriste sur les pointes d’un triangle où gravitent le compositeur, la librettiste et la chanteuse ; bien glouton surtout pour aller en rajouter dans ce millefeuille.

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